L'ORATEUR D'UN JOUR PREND TRÈS CHER
Il est 13 heures 30, Philippe fait son entrée dans la salle d’audience du tribunal en compagnie de trois gendarmes. Il s’assoit tranquillement sur un banc. Il a la soixantaine bien tassée et n’a pas l’air bien dangereux contrairement à ce que laisse entendre l’énumération des faits pour lesquels il est poursuivi. Le spectateur devra attendre plus de trois heures pour espérer comprendre qui est ce personnage.
Philippe s’est installé dans la campagne desvroise, du côté de Crémarest ou de Wirwignes, pour y vivre une retraite qu’il voulait sans doute paisible. Pendant les premières soixante années de son existence il n’a jamais fait parler de lui. Et puis il y a eu le covid avec ses stupides restrictions de déplacement. C’est à cette occasion qu’il aurait fait la connaissance de Lily qui lui apportait le pain à domicile. S’est-il mis des idées dans la tête? Sans doute. Mais la porteuse de pain avait un compagnon et une vie de famille. Tout cela a commencé à créer des embrouilles.
Bref, en 2024 Philippe a été condamné à 6 mois de prison avec sursis probatoire pour harcèlement. Avec interdiction de s’approcher de l’objet de ses visées.
Mais Philippe a un petit côté provocateur. Au prétexte de se rendre à la pharmacie, car il est malade, ou vers d’autres boutiques, il passait régulièrement dans la rue où Lily habitait. Il lui arrivait même, souvent, de croiser la dame lors de ses nombreuses sorties automobiles. Il est vrai: que faire dans la campagne desvroise quand on est retraité sinon rouler en voiture? Seulement ces rencontres prétendument fortuites n’étaient pas du goût de la dame qui alerta la maréchaussée locale. Et c’est là que les ennuis recommencent. Surtout que l'homme a quelque peu bousculé les gendarmes lors de leurs interventions.
DU THÉÂTRE DE BOULEVARD…
Invité à se présenter à la barre, Philippe va tenter de faire jouer ses talents de baratineur. Il a la logorrhée facile. Alors que la présidente tente de lui expliquer les raisons de sa présence face au tribunal, il ne cesse de l'interrompre pour intervenir à tout propos. Il va même jusqu’à expliquer aux juges comment il leur faudrait présenter les choses. Un petit peu excédée, la présidente, avec une pointe d’humour acerbe, lui fait savoir que le jour où elle aura besoin de conseils, elle fera appel à lui. Humour que Philippe prend évidemment pour un encouragement. Alors il repart dans des digressions en usant d’un ton plutôt familier. Pour calmer son ardeur la présidente lui rappelle, en ces termes, qu’ils ne sont pas en train de boire un coup ensemble. A quoi Philippe, en grand séducteur, répond, du tac au tac, que cela ne le dérangerait pas. Dans le public on peine à se retenir de rire. En plus de la tchatche, il a de l’imagination le bonhomme. Puisqu’il a la parole et un auditoire, il se lâche, invente des histoires où il est question de pots-de-vins et de couchi-coucha assez invraisemblables et en tout cas invérifiables. Les échanges avec le tribunal deviennent de plus en plus tendus. La présidente perd patience et menace de faire sortir l’orateur s’il persiste dans ses interventions… Mon client est électrique, glissera l’avocat de Philippe en tentant de modérer le retraité. Il est vrai que l’on a appris que l’homme a de gros problèmes de santé peut-être susceptibles d’expliquer un comportement erratique.
…AU DRAME SHAKESPEARIEN
La parole est maintenant à l’accusation et Philippe se rassoit sur son banc. Le procureur ne lui trouve pas beaucoup d’excuses et réclame des peines de prison ferme. Puis c’est le tour des avocates des parties civiles dont l’une va jusqu’à demander, en peine complémentaire, que le tribunal lui retire son permis de conduire et sa voiture. Comme si elle était persuadée qu'il serait bientôt libre et recommencerait.
Et puis c’est au tour des gendarmes « victimes » des violences que Philippe leur aurait fait subir. Ils attendent cette occasion depuis l’ouverture de l’audience et ne vont pas rater ce moment. Cinq gaillards, dont une gaillarde, vont raconter avec force détails comment le retraité Philippe les a insultés et surtout comment il les a brutalisés quand ils l’ont interpellé. Dans la procédure, cela a été qualifié de violences, outrages et rébellion, en tout une dizaine de motifs de condamnation.
La parole est à la défense. Maître Rangeon n’a pas la tâche facile. Dans une longue plaidoirie pleine d'humanité, il réussira à la fois à présenter ses excuses aux parties civiles tout en tentant de convaincre le tribunal que son client peut voir sa responsabilité atténuée en raison de son état de santé. Un état qu’un séjour prolongé en prison ne pourrait qu’aggraver.
Cela ne suffira pas à attendrir les trois magistrats. Au retour d’un long délibéré la présidente énumère à Philippe les peines qui s’abattent sur lui, soit, au total, un peu plus de deux ans de prison ferme. Sans oublier près de 10.000 euros à rembourser aux parties civiles. Dernière précision, la peine de prison est assortie d’une exécution immédiate avec mandat de dépôt.
Philippe accuse d’abord le coup et se reprend très vite. S’adressant à la présidente il lui annonce qu’à peine arrivé à la maison d’arrêt il va faire appel de sa décision.
Pendant que son escorte guide le futur détenu hors de la salle, c’est son avocat qui semble encaisser le plus durement la gravité de la sanction. Il avait pourtant mis tout son coeur et toute sa passion dans sa défense.
Au loto judiciaire, son client n’avait manifestement pas tiré le tribunal dans sa composition la plus indulgente.
J.G.