LA CLE DES CHAMPS SUITE
(Exceptionnellement cet article sera aussi écrit à la première personne du singulier)
Lundi 3 novembre, 16 heures, Boulevard du bassin Napoléon Boulogne/Mer.
L'accès à la salle de réunion de la Communauté d'Agglomération, là où doit avoir lieu une session de la CLE, est contrôlé par un important service policier. A l'exception de ces gens en tenue d'affrontement, la place est encore quasiment déserte. Nous sommes quelques “journalistes” plus ou moins professionnels à attendre la suite, c'est à dire l'arrivée promise d'une cinquantaine de tracteurs agricoles et de deux fois plus d'agriculteurs en colère.
Une demi heure plus tard une noria de tracteurs marque son arrivée sur les lieux. La parade qui s'annonce est bien rodée. Sous les regards des policiers impassibles un premier tracteur vide sa remorque de vieux pneus devant l'entrée principale de l'immeuble de la CAB. D'autres suivront selon le même manège. Mais rien ne sera détruit ou abimé.
Pendant le temps qui suit, la “presse” peut prendre connaissance des motifs de mécontentement du monde agricole du Boulonnais. Il s'exprime en trois lettres, la CLE.
La Commission locale de l'eau est un machin créé par le Préfet en respect des normes pondues par des technocrates qui n'ont jamais mis le pied dans une ferme. Ce lundi, à 18 heures, la CLE doit se réunir pour prendre des mesures qui, ensuite, s'imposeront à tous. En l'espèce, il s'agit de définir des terrains agricoles qui seront soit expropriés soit utilisés pour permettre, dit-on, une meilleure ressource en eau.
Problème: le monde agricole va être mis devant le fait accompli sans qu'on lui ait donné l'occasion de s'exprimer ou de faire d'autres propositions. Car selon certains paysans, des solutions existent sans spolier le monde agricole. Réelle ou supposée voilà une proposition qui mériterait d'être étudiée.
En attendant, les manifestants ne semblent pas décidés à baisser la garde.
On approche de 18 heures, le moment fatidique. Le président de la CLE a fait son apparition. Il s'appelle Thierry Cazin, il est également cinquième vice président de la communauté de communes desvroise. Mais c'est aussi un ancien agriculteur.
Pendant de longues minutes, ses ex-collègues tentent de lui expliquer que la réunion prévue ce soir ne peut pas aborder le problème des terres agricoles. Rien à faire. T. Cazin reste inflexible, sûr de son bon droit, sûr de détenir la vérité. L'ancien agriculteur a changé de camp. Il est entré, sans faillir, dans celui des “petits hommes gris" qui prétendent gérer notre quotidien, ceux qui ont la science infuse, que rien ne vient perturber, y compris dans leur délire. On verra plus tard dans quel méli-mélo de lois et de décrets ces gens-là slaloment à plaisir.
La tension monte. Les noms d'oiseaux fusent à l'encontre du président de la CLE, le qualificatif de traître s'apparentant dès lors à un euphémisme.
Avec une constance confinant à l'obstination, le personnage reste imperméable à toute remarque et maintient qu'il va tenir la réunion et qu'il abordera le problème des terres agricoles.
A ce stade, les manifestants font savoir qu'ils ne le laisseront pas passer pour se rendre à la salle de réunion. Le commissaire chargé du maintien de l'ordre vient expliquer, posément, qu'il est chargé de faire appliquer la loi et qu'il fera ce qui est nécessaire pour que la CLE puisse se réunir. L'affrontement n'est pas loin. C'est à ce stade que je sors de mon rôle de simple observateur pour tenter de convaincre T. Cazin. Je lui propose, comme il en a le pouvoir, de reporter la date de la réunion, ne serait-ce que pour faire retomber la pression. Il ne me jette même pas un regard.
Il est 18 heures bien sonnées. Je lui explique que je me suis rendu dans la salle où doit se tenir la réunion et qu'il n'y a que cinq membres de la commission à être présents. Et qu'avec les quatre autres qui l'accompagnent sur le terrain, il sera loin d'atteindre le quorum de 26 élus sur les 50 concernés. Il consent à me rétorquer, je le cite “oui, mais j'ai des procurations*”. Je préfère ne pas relever l'ineptie de cette réplique et lui réponds que je vais retourner dans la salle et prendre une photo pour la lui montrer. Ce que je fais avec la complaisance du service d'ordre qui me laisse franchir son barrage.

Quand je reviens et que je lui montre la photo de la salle quasiment vide, il me dit que ce n'est pas la peine, qu'il s'est déjà renseigné par lui-même, et qu'il a décidé (sic) d'annuler la réunion… Laquelle, de toutes les façons, n'aurait pas pu se tenir faute de quorum.
Tout cela pour ça.
Les agriculteurs ont, provisoirement, obtenu satisfaction. Ils se retirent pour aller prendre le pot de l'amitié. Reste maintenant à trouver la clef qui ouvrira la porte à de vraies négociations avec un monde agricole concerné. Un monde que les petits hommes gris qui sont à la tête de nos organismes n'ont cessé de mépriser depuis des lustres.
Mais ce qui a le plus surpris dans cet épisode l'observateur que je suis c'est de constater comment le président de la CLE a pu ainsi changer de camp et se ranger dans celui des technocrates. Alors qu'il y a dix ans, peut-être, il aurait encore été du côté de ces gens qui manifestent, ces gens qui bossent douze heures par jour et sept jours par semaine pour nourrir la population et parfois pour un revenu très modeste.
J. Girard
* note a benêts: Pour que ce genre de réunion de la CLE puisse se tenir valablement il y faut la présence de la moitié au moins des menbres inscrits. En l'occurrence, le quorum était à 26 (pour 50 membres). Autour du président ce lundi soir ils étaient moins d'une dizaine. Il aurait été sage de reporter la réunion sans attendre. L'obéissance aveugle à des règles absurdes rend rarement intelligent.
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